Épicentre mondial du ver de terre depuis 1872, le Limousin, une histoire méconnue

1872, 1881, 1920, 2018, 2020 et 2021 sont des dates clefs dans la reconnaissance des vers de terre comme des acteurs majeurs de la biodiversité. Et étonnamment, toutes ces dates prennent racine dans le Limousin, cette « province » de la région Nouvelle-Aquitaine !

🪱 Publié le 4 septembre 2022 à 6:18
Saison 1 épisode 1 ⏰ Lecture 6 min.

  • 1872 : 1er livre sur les vers de terre
  • Le 19e siècle marque un tournant
  • 1920 : 1er film sur les vers de terre
  • 2018 : l’année du ver de terre
  • 2021 : la consécration

1872 : « Recherches pour servir à l’histoire des lombriciens terrestres. »

Titre du premier livre publié au monde sur les vers de terre. L’auteur, Edmond Perrier, est un Corrézien passionné par ces bestioles. À l’époque, aide naturaliste au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, il y terminera sa carrière comme directeur !

En 1881, Charles Darwin le cite abondamment dans son livre sur les vers de terre, toujours un ouvrage de référence, le premier sur la science des sols, la pédologie : « J’aurai souvent l’occasion de renvoyer à l’admirable mémoire de M. Perrier » écrit-il. «M. Perrier a trouvé que l’exposition à l’air sec d’une chambre pendant une seule nuit leur était fatale Perrier les a vus se contracter énergiquementJe suis parfaitement d’accord avec Perrier pour dire… » Etc., etc. L’année suivante, Perrier en préfaçait la version française : Rôle des vers de terre dans la formation de la terre végétale, un livre réédité dans Sauver le ver de terre.

Le 19e siècle marque un tournant

Autant Cléopâtre avait hissé sur un piédestal le ver de terre à côté des scarabées (bousiers), comme des icônes de la fertilité, autant il était depuis accusé de manger les racines des plantes ! Une croyance à l’origine de l’un des premiers pesticides créé par l’Homme, sinon le premier, un lombricide à base de vert-de-gris et dont l’usage est attesté au 18e siècle par l’abbé Rozier, botaniste et agronome.

Au 19e siècle, le regard de la science change et rejoint celui de la dernière grande reine d’Égypte ! Grâce aux travaux de scientifiques passionnés, dont ceux de Darwin qui a commencé et terminé sa carrière avec les vers de terre  : « Je me pris d’intérêt pour ces animaux, et je voulus rechercher jusqu’à quel point ils agissaient sciemment, et combien ils déployaient d’intelligence. » Dans sa préface, Perrier note : « Les vers de terre sont extraordinairement nombreux dans les terrains humides et partout où abonde la végétation. N’est-il pas étonnant qu’on ait aussi rarement songé à se préoccuper de l’influence qu’ils peuvent avoir sur les qualités du sol ? »

Il note aussi que Pasteur voit les vers de terre comme des vecteurs de maladies infectieuses ! Darwin, Pasteur, 2 regards antagonistes comme il l’écrit : « M. Pasteur a montré qu’ils ramenaient incessamment à la surface les germes des maladies contagieuses contenus dans les cadavres enfouis des animaux morts de ces maladies ; Darwin a prouvé qu’ils prenaient une part considérable à la formation et à l’élaboration de la terre végétale… jusqu’à en modeler les paysages. »

1920, 1er film sur les vers de terre

Le Ver de terre et le Crapaud : deux méconnus, un film muet de 6 minutes et 23 secondes pour lutter contre les préjugés. Car si au sortir de la Première Guerre mondiale, l’État a cru bon d’investir dans ce film pédagogique, c’est qu’ils étaient toujours vus comme des parasites des cultures. Et nous devons cette initiative à un autre Limousin, le Corrézien Henri Queuille, alors Sous-secrétaire d’État à l’agriculture (1919-1920).

Mais voilà, c’était sans compter sur la toute-puissance des préjugés sur les savoirs. Et un siècle plus tard, le climat intellectuel n’a guère changé. Absent de l’enseignement agricole pendant toutes ces années, comme de notre environnement juridique, au sens de la loi, le ver de terre n’existe toujours pas en 2022 ! Et comme il n’existe pas…😒 la toxicité des pesticides n’est toujours pas évaluée sur lui ! Lire ma publication du 02/08/2022 dans Marianne.

Il faudra attendre le 24 nov. 2014, pour que le ministre de l’Agriculture et porte-parole du gouvernement sous la présidence Hollande, Stéphane Le Foll, déclare : « Merci à mon camarade le ver de terre, l’un des plus grands marqueurs de la bonne santé des sols et de la biodiversité… » Tout le monde a bien ri, a cru à un gag, même le Chef du gouvernement a ri, même le Président.

2018, l’année du ver de terre

Le 6 juillet 2017, le ministre de l’Écologie, Nicolas Hulot, lance : Mon projet pour la planète. Un appel à projets qui s’inscrit dans le Plan climat et dont le but est de soutenir les projets les plus innovants pour accélérer la transition écologique : 1 200 sont déposés, 420 sont retenus et 187 000 citoyens participent à l’élection des meilleurs. Et le 31 mai 2018, Sauver le ver de terre, l’un des premiers marqueurs de la biodiversité, arrive en tête de la catégorie des projets pour la reconquête de la biodiversité. Stupéfaction de voir le grand public se mobiliser pour le ver de terre, un projet porté par l’association du Jardin-vivant de Compreignac en Haute-Vienne.

19 sept. 2018 : sorti de l’Éloge du ver de terre chez Flammarion. Un livre naît également dans cette commune à 20 km au nord de Limoges, d’une conversation pipi caca entre un ver de terre et son auteur ! Le manuscrit avait donné quelques sueurs froides à l’éditeur, on le comprend… mais personne ni voit une forme de dinguerie, seulement une astuce de mise en scène pour rendre la lecture plus vagabonde. Et bingo, le ver de terre se retrouve propulsé du jour au lendemain sur la scène médiatique. C’est la première fois.

Du Monde à Arte en passant par Libération, Le Figaro, Psychologies Magazine, RMC BFM, Beur FM, France Inter, La Croix ou la RTBF… il est omniprésent dans la presse nationale et francophones (voir +). Depuis ce jour, dès que la biodiversité est évoquée dans les médias, beaucoup s’empressent d’ajouter : « sans oublier le ver de terre. » Manifestement, le ver de terre a su séduire l’opinion publique.

2021, la consécration

19 sept. 2020 : sorti de Sauver le ver de terre, une édition soutenue par l’État via l’Agence française pour la biodiversité. Seconde fois depuis 1920 que l’État investit pour réhabiliter le ver de terre dans le modèle agricole. Il investit, mais sans y croire, ne faisant aucune promotion de l’ouvrage ! C’était attendu, puisque le 12 août 2019, le ministère de l’Agriculture m’avait rappelé (par écrit) que la compétitivité de l’agriculture sur les marchés financiers passe avant tout le reste. Autrement dit, l’État ne fera rien : ni pour sa protection ni pour la protection de son habitat.

Coup de théâtre, le 14 décembre dernier, l’État reconnaît l’implication des pesticides dans leur effondrement.

Il reconnaît ce qu’il avait toujours nié : les pesticides appauvrissent les sols. L’information est très officiellement publiée au Journal officiel : « Garants de sa bonne santé, leur rôle est considérable : ils assurent le cycle des nutriments, la transformation du carbone ou encore la régulation des ravageurs et des maladies. La monoculture, le labour profond et les produits phytosanitaires affectent aujourd’hui cet équilibre en appauvrissant les terres. »

À l’origine de cette déflagration, la député de la Haute-Vienne, Marie-Ange Magne, qui a eu l’audace de questionner le gouvernement. La toute première fois qu’un parlementaire ose se lever pour le ver de terre depuis 1789… Question n° 41102 du 21 sept. 21 : « Préservation des vers de terre dans les terres agricoles, quelles actions futures sont envisagées afin de les protéger ? »

Le 2 août dernier, dans une lettre ouverte publiée par Marianne, j’ai demandé à sa remplaçante si elle reprendrait son flambeau. Car il y a urgence à moderniser le protocole d’homologation des pesticides pour y intégrer le ver de terre et toute la vie dans les sol ; urgence à doter le ver de terre d’une personnalité juridique pour défendre ses intérêts. À ce jour, je n’ai reçu aucune réponse.


Mon seul financement, c’est vous !

4 réflexions sur “Épicentre mondial du ver de terre depuis 1872, le Limousin, une histoire méconnue”

  1. Bonjour,
    Bravo et merci pour cette initiative. J’ai appris plein de choses. serait-il possible d’avoir les références du texte du 14 décembre 2021 qui reconnait les dégâts des pesticides et labours ?
    Merci d’avance
    Cordialement

  2. Excellent site ! Et article non moins excellent.
    De la consistance, de l’histoire, du factuel, une belle plume et une belle équipe pour réveiller les consciences.
    Merci, pour nous, et surtout pour notre ami le ver de terre.

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