Contrairement à la poule, le ver de terre abandonne ses œufs

De la cigogne en passant par le merle, la taupe ou le lézard vert, le hérisson, le crapaud ou la poule, la liste serait trop longue, je ne lui connais que des ennemis. Quel lien avec le fait qu’il abandonne ses œufs ? À priori, aucun. Notez que le coq n’en fait pas plus pour les œufs de sa poule !

🪱 Publié le 18 septembre 2022 à 7:00
Saison 1 épisode 3 ⏰ Lecture 8 min.
Épisode précédent : Est-ce ainsi que les vers de terre vivent ?

  • Du sang coule dans ses veines
  • Histoire vécue
  • Sa seule activité sociale est sexuelle
  • Dans la peau d’un ver de terre
  • Qu’un maillon de la chaîne alimentaire
  • Du temps des scientifiques en soutane
  • Des œufs qu’on appelle cocons

Même mon ami le rouge-gorge est sans foi ni loi quand il coupe en 2 les plus gros pour faciliter le transport vers son nid. Et sans prendre le temps de les assommer… il les découpe vivant pendant que l’autre se débat comme un ouf. Parfois, la tête du ver de terre tente de prendre ses jambes à son cou ! Mais tel un cul-de-jatte, sans bras ni pattes, difficile d’aller bien loin. Compliqué pour un protecteur des vers de terre de voir ses amis se faire becqueter de la sorte par un autre ami.

DU SANG COULE DANS SES VEINES

Quand il gigote, on suppose qu’il se débat aussi de douleur, car, comme tous les animaux, il est équipé d’un système sensoriel et de neuromédiateurs pour l’inhiber (source). Des antidouleurs auxquels les vers de terre ont droit, mais qui ne se limitent pas à cette seule fonction, intervenant également dans la gestion des organes ou le système immunitaire. Vous imaginez bien qu’ayant toujours la bouche dans la terre… il doit en posséder un puissant pour ne pas se faire infecter par une bactérie ou un virus mal intentionné ! Au même titre que du sang coule dans ses veines comme vous et moi… (source).

Et pour en finir avec ses ennemis, quel blaireau, ce blaireau que j’aime tant en dépit d’être lombrico-dépendant ! Le panda peut en bouffer jusqu’à 100 kg par an. Même goupil, sous ses airs de sainte-nitouche, peut en croquer jusqu’à 4 à la minute. Même les limaces en croquent (voir).

HISTOIRE VÉCUE

La scène s’est déroulée à mes pieds après une forte pluie. Un bel anécique à la tête noire croise la route d’une grosse loche orangée. Et hop, sans plus d’explication que de vouloir le croquer vif, la baveuse l’a coupé en deux sous mes yeux. Le temps de courir chercher ma caméra pour filmer la scène (de crime), qu’elle l’avait avalé à moitié. J’avais déjà vu un lézard vert et un crapaud en manger un, mais eux l’avalent comme la truite gobe la mouche ! Et c’est violent pour le gober. Certaines espèces, comme le lombric terrestre, peuvent faire les mortes ou se mouvoir très lentement pour être moins appétissantes quand elles se déplacent à découvert et « croient » être vues !

SA SEULE ACTIVITÉ SOCIALE EST SEXUELLE

Contrairement à la poule, les vers de terre doivent s’accoupler avant de pondre. Mais ne faisant rien comme tout le monde, ils ne s’accouplent qu’entre coqs… comme tous les hermaphrodites protandres. Et pour les soucieux du détail, ils s’éjaculent mutuellement à la base de l’encolure en comparaison avec la morphologie d’un cheval. Et presque tous pratiquent la position du tête-bêche. Presque tous, car même chez les vers de terre, la diversité règne.

Pour l’icône des sols, le lombric terrestre, celui qui fait sa star dans mon Éloge, il lui suffit de se sortir la tête du trou pour trouver un voisin disposé. Un jour, j’ai assisté à un accouplement. Et, curieux, j’ai voulu les toucher pendant l’acte. Pas pour participer, je ne suis pas zoophile, mais dès que mon doigt (désolé) a effleuré l’un d’eux, comme deux élastiques tendus à bloc, ils se sont détendus à la vitesse de l’éclair pour réintégrer leur galerie respective. Jamais je n’aurais imaginer qu’un ver de terre soit aussi vif. Impressionnant. Cette espèce s’accouple autant sur le sol que sous terre. Le hasard d’une rencontre sans lendemain

DANS LA PEAU D’UN VER DE TERRE

Toutefois, comme leur rapport dure plus longtemps que le coït moyen de deux êtres humains, il n’est pas invraisemblable d’envisager qu’ils échangent plus que des gamètes mâles. Impossible d’écarter la notion de plaisir, même s’il serait tout aussi hasardeux de soutenir qu’ils en prennent. À moins de leur faire passer un encéphalogramme pendant ! Ou de les enregistrer. Mais en prenant le risque de les entendre gémir de plaisir ! Ou bien de vivre leur vie pour savoir 🤣

Trop curieux, Charles Foster a voulu savoir. Professeur à l’université d’Oxford, dans un livre sorti en 2017 chez JC Lattès, Dans la peau d’une bête, il relate avoir vécu 3 semaines comme un blaireau ! Obligé donc d’en croquer. Il va s’en dire que son témoignage est unique dans les annales de la Science : « Lorsque vous mettez un ver de terre dans la bouche […] on pourrait croire qu’il tenterait de descendre dans votre œsophage […] Mais non, il cherche à s’échapper par les interstices entre vos dents. Le ver se fait mince comme un fil et se faufile à travers. S’il est contrarié dans sa tentative, il est pris de frénésie : il fouette vos gencives en faisant tournoyer l’une de ses extrémités comme une centrifugeuse du milieu de son corps… »

QU’UN MAILLON DE LA CHAÎNE ALIMENTAIRE

On est loin du comportement d’un animal résigné, fataliste, voire végétatif. Et c’est d’autant plus étonnant, que le ver de terre fuit naturellement la lumière pour se cacher. Là, il fuit… mais vers la lumière. Soyons francs, tous ces retours d’expériences ébranlent notre vision du monde jusqu’à déboulonner l’idée d’une hiérarchie entre les espèces animales. À l’exemple des mammifères qui seraient « intellectuellement » supérieurs aux oiseaux, les oiseaux aux poissons, les poissons aux insectes, l’abeille au ver de terre, etc. Et à ce jeu-là, le ver de terre n’est pas près d’être le roi des animaux !

Puisqu’en haut règnent les grands prédateurs, ceux qui mangent les autres, et en bas, les mangés. L’humain en haut, les autres en cascade, un dogme à des années-lumière du fonctionnement des écosystèmes où tout est engrenage, période et répétition à l’image du cycle de l’eau ou du carbone. Et dans ce système naturel, le ver de terre n’est pas à la base de la pyramide ou en bas de l’échelle, il n’est ni plus ni moins qu’un maillon de la chaîne alimentaire, comme nous.

DU TEMPS DES SCIENTIFIQUES EN SOUTANE

Mais les croyances ont le cuir épais. Et à ce propos, l’historien médiéviste, Michel Pastoureau nous a appris qu’on distinguait cinq catégories d’animaux au Moyen Âge : les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons, les serpents et les vers. Et dans la niche écologique des vers de terre, on retrouvait toutes les larves, les rats, les crapauds… et les abeilles. Toute la ver-mine était mise dans le même sac, car on croyait qu’elle naissait de la décomposition des corps. Notre regard a un peu évolué depuis, mais force est de reconnaître que c’est la seule fois dans l’histoire de l’humanité, que nos deux butineurs, le ver de terre et l’abeille, ont été rangés dans le même tiroir par des scientifiques. D’accord, des scientifiques en soutane…

DES ŒUFS QU’ON APPELLE COCONS

Et suivant les espèces, chaque cocon contient un ou plusieurs ovules fécondés par des spermatozoïdes. Leur période d’incubation varie de un à 3 mois, et leur cycle de reproduction d’un et demi, pour le ver de compost, Eisenia foetida, à 9 mois pour le lombric terrestre. Idem pour les quantités : d’à peine quelques dizaines à 150 par an suivant les conditions climatiques et l’abondance de la nourriture.