PLATHELMINTHES. 4 ans après l’invasion, les vers géants ont-ils exterminé les vers de terre ?

Le 24 mai 2018, dans le sillage de l’opération Sauvons le ver de terre, une information envahit tous les médias nationaux en quelques heures. Les titres annoncent l’imminence d’une nouvelle catastrophe naturelle : la fin des vers de terre !

🪱 Publié le 9 octobre 2022 à 7:00
Saison 1 épisode 5 ⏰ Lecture 6 min.
Illustration : Obama nungara. Photo Pierre Gros.
Épisode précédent : Le ver de terre est-il (vraiment) cannibale ?

  • La fin des vers de terre
  • L’ennemi nous a infiltré
  • Décapiter les vers de terre pour les reproduire
  • Des vers potentiellement immortels
  • Ils n’ont que des ennemis

LA FIN DES VERS DE TERRE

Personne n’a vérifié l’alerte, puisqu’elle provient du Muséum National d’Histoire naturelle de Paris. En revanche, l’interdiction d’un pesticide reconnu pour avoir décimé les populations de vers de terre pendant 20 ans n’a pas fait une seule ligne dans les médias. Pas un mot sur la picoxystrobine, ce fongicide utilisé en culture céréalière, précisément là où les vers de terre sont les plus menacés. Un pesticide qui a en plus empoisonné toute la chaîne alimentaire. Quel gâchis !

15 jours avant, en déclarant : « La disparition des vers de terre est un phénomène aussi inquiétant que la fonte des glaces », le célèbre astrophysicien Hubert Reeves avait à son insu préparé le terrain de la peur. C’était le 3 mai 2018 sur le plateau de France 2. Sauf qu’il y a réellement un lien entre la fonte des sols et des glaces. Des sols nourriciers (l’habitat des vers de terre) qui, lessivés par la faim de carbone et les pesticides, migrent vers les mers et les océans, via les sources et les rivières.

L’ENNEMI NOUS A INFILTRÉ

Une seconde alerte nationale est lancée en 2020. Sans vérifier l’information, on apprend donc au journal de France 2 du 7 février qu’ils dévasteraient déjà les jardins. Pire, ils seraient déjà des milliards sur notre territoire. La rhétorique de la peur et du grand remplacement : « Ce ver détruit la biodiversité et l’écologie des sols… / Désormais, on tremble dans tous les jardins d’Europe de l’Ouest… / Toute notre biodiversité est menacée par ce ver plat exotique.» Et afin que la magie opère : « 20 % des vers de terre ont déjà disparu en France» D’où sort ce chiffre ? Du chapeau d’un magicien 😁. La presse nationale est unanime : une nouvelle catastrophe écologique se profile.

Personne n’a pris le temps de lire le dossier scientifique. On y lit que ces vers vivent sur le sol, alors que les vers de terre vivent dans le sol ! 2 milieux de vie radicalement différents à l’exemple de vivre sous l’eau et sur l’eau,. Ça me fait penser à cette émission de vulgarisation scientifique où les animateurs avaient confondu les plathelminthes avec les vers de terre… Arguant que la tête d’un ver de terre repousse si on la lui coupe 🤣Non mais allô quoi…c’était le 24 juillet 2015 sur RTL. Titre de l’émission : Quelle est la différence entre l’homme et le ver de terre ?

DÉCAPITER LES VERS DE TERRE POUR LES REPRODUIRE !

Extrait : « En juillet 2013, une équipe de scientifiques confirme la découverte en enrichissant la mémoire d’un ver de terre avant de le décapiter. On lui apprend (comment lui apprend-on❓) à aller vers une source de lumière pour se nourrir. Une fois la tête régénérée, la première chose que fait le ver, c’est d’aller vers la lumière, alors qu’il n’y a pas de nourriture ! » Mais voilà, l’animateur, Jacques Pradel et son invité ont confondu les plathelminthes, à l’origine de cette étude, ces vers marins primitifs dont quelques espèces se sont adaptées au milieu terrestre, avec les vers de terre. Pour se reproduire, tout le monde sait que les vers de terre font l’amour entre mâles, comme tous les hermaphrodites protandres 😊 En savoir plus.

DES VERS POTENTIELLEMENT IMMORTELS…

C’est le titre de ce communiqué de presse du Muséum qui a mis le feu aux poudres : « Découverte de Plathelminthes invasifs géants en France. » Pourquoi géant ? Géant, on pense à des sauriens style varan de Komodo, alors que certains sont aussi gros qu’un petit ver de terre 🤣. Le communiqué est méga-alarmiste, ce serait à cause de la mondialisation… les plathelminthes sont comparés à des frelons asiatiques, la presse s’enflamme :

The Conversation du 22/05/2018 : « Des vers géants prédateurs envahissent les jardins français. Dans l’indifférence. » Europe 1 du 24/05 : « Les jardins français envahis par des vers géants… » Et pour enfoncer le clou : « Des vers potentiellement immortels… » Libération : « Comment les vers plats géants ont colonisé les jardins français ? » 20 minutes, LCI, La dépêche… : « Des vers géants envahissent la France et menacent la biodiversité des sous-sols. » Le Monde : « Obama nungara », le ver plat argentin qui menace les jardins d’Europe ! » Etc.

ILS N’ONT QUE DES ENNEMIS !

Le gros des troupes, les endogés, vit dans le sol et il n’en sort jamais. Les autres, quand ils s’y aventurent, et c’est rare, n’ont que des ennemis. Quasiment tous les oiseaux les mangent, les crapauds, les lézards, les hérissons… Et même les grosses loches rouges tuent les vers de terre pour les manger. Certains oiseaux savent même les attirer à la surface du sol pour les croquer. Sans oublier certaines espèces d’insectes, comme les larves et les adultes de Carabus, ou des méga-prédateurs comme le blaireau, la taupe… et l’espèce humaine !

Bien entendu, il ne faut jamais sous-estimer une espèce importée. Mais avant de crier au loup, loup qui mange très probablement des vers de terre comme son cousin le renard, faute de grives on mange des merles, on fait le tour de son sujet. On priorise, on se renseigne auprès des services de la protection des végétaux du ministère de l’Agriculture, l’Agence française pour la biodiversité ou les unités de recherche scientifique spécialisées dans le ver de terre, on fait acte de science plutôt que de communication.

Dans le dossier scientifique, il est écrit qu’ils vivent sur le sol, mais également qu’ils sont sensibles au gel et à la sécheresse. Des facteurs sacrément limitants, puisque la plupart des sols cultivés en France sont soumis au gel et à la sécheresse. Bref, n’oublions pas que la première cause de mortalité des vers de terre, c’est la faim de carbone et les pesticides. La même à l’origine de l’érosion des sols, son habitat. Quant aux vers géants, no comment, beaucoup de bruit pour rien, sinon pour détourner l’attention des vrais problèmes.

Téléchargez le communiqué de presse, et n’hésitez pas à l’adresser à vos médias préférés.

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